samedi 18 octobre 2008

MP3 : des nouvelles de Gilles Tordjman.

Gilles Tordjman était l'une des meilleures plumes des Inrocks bonne période ( ! ), en remplissant à plein sa fonction de passeur, d'éclaireur, de commentateur pas dupe. Il a plus ou moins disparu du circuit journalistique, à ma connaissance (après avoir collaboré à Epok ou Vibrations et publié des petits livres sur John Coltrane, Tim Buckley et Leonard Cohen). Je viens de tomber sur un article datant du 29 août dernier, dans lequel il propose un résumé intéressant de la polémique autour du MP3. L'intérêt de ce papier est qu'il dépasse la problématique strictement ORL pour s'aventurer sur le terrain artistique.
Je suis le premier à écouter de la musique sous cette forme, dans les transports en commun ou, quotidiennement, sur mon vaillant ordinateur et ce, par défaut, puisque j'ai toujours dans un coin de ma tête l'envie de recommencer l'écoute dite "physique" sur une chaîne ad hoc, quand j'aurai les moyens d'un appartement de plus de 15 m carrés... Je suis tout à fait d'accord avec la notion d'"'accumulation furtive" (cette plaie qui nous fait accumuler les données sans pouvoir les absorber : j'avoue que je suis passé par là et que je me suis bien calmé).

Le Monde (29 août 2008)
Le MP3 mutile le son et l'audition, par Gilles Tordjman


La disparition des contrastes n'est pas seulement une violence esthétique faite à la vérité musicale, c'est aussi un véritable risque sanitaire dont les scientifiques commencent à prendre la mesure.

Tous ceux qui n'ont pas renoncé aux plaisirs de la fête ont déjà fait l'expérience suivante au moins une fois : dans un appartement peuplé d'une cinquantaine de personnes consommant des boissons fortes, plusieurs jeunes gens, DJ d'un soir, rivalisent aux "platines". Ce n'est certes pas nouveau. Mais un ou deux détails signalent qu'on a radicalement changé d'époque. D'abord, les ordinateurs portables, laptops, et autres clés USB ont remplacé les platines vinyles qui avaient pourtant connu une nouvelle jeunesse il y a quelques années. Ensuite, le volume est beaucoup plus fort. Et surtout personne ne danse : un comble. Pourquoi et comment en est-on arrivé là ? La réponse pourrait tenir en deux lettres et un chiffre : Mp3.

Ce nouveau standard audio qui s'est imposé de fulgurante manière en quelques années a déjà suscité une abondance de commentaires. Si l'on en croit les majors du disque, il serait responsable à lui seul de la mort du CD, de plans sociaux plus saignants qu'une série B hollywoodienne –et pourquoi pas du réchauffement climatique, de la pollution des océans ou des déséquilibres géostratégiques, tant qu'on y est ?

Car tous absolument tous les débats qu'a suscités cette nouvelle forme de partage de la musique ne se sont focalisés que sur les problèmes juridiques qu'elle soulève : droit d'auteur, propriété intellectuelle, piratage ou "téléchargement légal". Emblème d'une victoire de la raison économique, le Mp3 était la technologie idéale pour oublier tous les autres problèmes esthétiques, techniques et sanitaires que cette nouveauté posait pourtant. Et qui continuent de se poser. Voici pourquoi et comment.

CULTE DU "BEAU SON"

L'homme qui parle dans ce café du 9e arrondissement de Paris n'est pas un passéiste crispé sur le bon vieux temps. Amateur éclairé de chansons françaises, animateur de la belle petite revue Je chante, Raoul Bellaïche ne peut réfréner une certaine nostalgie : "Je me souviens bien de cette période où la hi-fi coûtait assez cher mais où le grand public était prêt à des sacrifices financiers pour un bon équipement. Et puis tout a basculé en cinq ou six ans. Très peu de gens ont noté que l'arrivée du MP3 marque la première fois qu'un retour en arrière est présenté comme un progrès. Tout le monde s'est habitué, y compris moi, parce que c'est très pratique."

Pratique : le mot est lâché. Evidemment, avant, c'était moins pratique : le culte de la hi-fi et du "beau son", partagé par un grand nombre d'auditeurs mélomanes ou pas, supposait l'acquisition d'un matériel souvent volumineux et les sacrifices financiers qui allaient avec. La diversité de l'offre comblait cette demande : dans toutes les gammes de prix, les fabricants proposaient des appareils dédiés, qu'on mariait les uns aux autres avec cette illusion naïve et belle de toucher à la meilleure reproduction sonore possible. L'audiophilie de papa, c'était ça : la sensation qu'en appariant tel tourne-disque à tel ampli et tel câble à telle paire d'enceintes, on devenait le metteur en scène d'un film domestique dont le titre avait été inventé par ECM, célèbre label de jazz européen : "Le plus beau son après le silence "…

Ce temps-là semble révolu. L'auditeur d'autrefois, pour qui l'écoute était une activité noble à laquelle il sacrifiait du temps, a laissé la place à une "écoute nomade" de la musique. En permettant de stocker dans un espace physique réduit une quantité énorme de musique, le Mp3 a inventé une chose toute nouvelle : l'accumulation furtive. C'est-à-dire la capacité à posséder toujours plus de musique mais à en profiter toujours moins, puisque désormais le temps de l'écoute se superpose à d'autres occupations.

Le fantôme de la gratuité a parachevé le tableau d'une avancée technique que tout le monde ou presque s'accorde à trouver bonne. Ceux qui osent émettre la moindre critique à son égard sont promptement assurés de se voir flétrir de l'épithète "réactionnaire" sur l'air bien connu du "c'était mieux avant". Pourtant, il se pourrait que, dans le cas qui nous occupe, ce fût vraiment mieux avant. Et que ça pourrait être beaucoup mieux demain.

PERTE DE QUALITÉ DRASTIQUE

C'est quoi, au juste, le MP3 ? Juste un format d'encodage des données audio permettant de diviser par dix le poids d'un fichier informatique. Ainsi dématérialisée, la musique peut circuler plus vite d'ordinateur à — baladeur numérique. Mais au prix d'une mutilation indiscutable du signal d'origine et d'une perte de qualité drastique. C'est ce qu'explique Lionel Risler, l'un des ingénieurs du son les plus respectés pour son travail d'orfèvre en matière de restauration d'anciens enregistrements : "Dans le cas du Mp3, on choisit arbitrairement d'enlever du signal tout ce qui est prétendument superflu. Mais sur des critères très discutables. On réduit les informations pour gagner de la place de stockage. Au départ, le Mp3 n'a été conçu que pour accélérer les flux des données sur Internet. Et puis on a ouvert la boîte de Pandore, puisque cette circulation s'est faite sans aucune règle."

Cette compression des données, qui a aussi ses partisans, s'ajoute à un autre traitement du son, pratiqué depuis bien longtemps dans les musiques populaires : la compression dynamique. Schématiquement, la compression dynamique consiste à relever les niveaux faibles et à abaisser les niveaux forts, bref à gommer les contrastes qui donnent tout son relief à la musique. L'intérêt ? Réduire le volume d'informations, en vue d'un stockage ou d'une diffusion sur une bande passante limitée radio ou Internet par exemple, tout en induisant une sensation de puissance sonore, partiellement artificielle.

"L'oreille n'est pas éduquée à recevoir des signaux compressés, explique David Argellies, un jeune acousticien qui par ailleurs apprécie le "gros son". Les radios sont plus fatigantes à niveau équivalent, parce que l'oreille est habituée à percevoir de forts contrastes dynamiques. Et la compression a tendance à la flouer. C'est comme une illusion d'optique. A l'écoute d'une musique compressée, déjà perçue comme plus forte , on aura tendance à augmenter le volume pour retrouver du contraste."

En outre, le volume moyen d'un son dynamiquement compressé peut être réellement plus élevé. Car pour réduire l'écart des variations d'une musique, il faut choisir un volume de référence; et si c'est le volume maximal du morceau qui est choisi, les niveaux faibles sont considérablement augmentés pour atteindre la diminution d'amplitude souhaitée. "Prenez la publicité à la télévision, note David Argellies. On la perçoit comme plus forte , car elle est plus compressée donc plus agressive."

Lorsqu'on parle d'agression, on aborde un terrain évidemment sujet à toutes les polémiques, mais qui ne peut pas se réduire à un combat d'anciens contre modernes ou à une croisade contre la musique de jeunes. Car depuis quelque temps, nombreux sont les scientifiques, parfois jeunes, qui tirent la sonnette d'alarme sur les conséquences sanitaires déplorables que ces nouveaux modes d'écoute auront inévitablement sur les nouvelles générations.

Bernard Janssen, chirurgien ORL et chanteur lyrique de haut niveau – il a fait carrière sous le nom de Bernard Sinclair – est sans doute l'un des mieux placés pour analyser le phénomène : "Les gens qui écoutent de la musique dans le métro sont obligés de pousser le volume pour couvrir le bruit ambiant. C'est terrible, car ils peuvent s'envoyer jusqu'à 140 décibels dans les oreilles, alors que le seuil de douleur se situe à 120. Jusqu'à 70, ça va encore. Certains chanteurs lyriques peuvent développer 130 décibels sans souci pour leur oreille, parce qu'ils projettent le son et qu'il y a des défenses physiologiques. Mais il suffit d'une seule exposition à ce volume pour subir un traumatisme qui débouchera sur une surdité. C'est le traumatisme aigu. Il existe un traumatisme chronique, repérable chez les ouvriers de chantier mais aussi chez les gens qui écoutent trop fort leurs baladeurs. C'est beaucoup plus insidieux car plus on perd l'audition, plus on monte le volume."

C'est désormais un fait acquis : la compression dynamique, appliquée à l'écrasante majorité des musiques actuelles, ne fait qu'aggraver les nuisances déjà bien connues d'un volume sonore excessif. Et cela vaut aussi pour les musiques apparemment les plus "douces". C'est ainsi que deux chercheurs amateurs de rock, Yann Coppier et Thierry Garacino, se sont livrés à de savantes mesures sur l'évolution de la compression dynamique en trente ans. Le résultat est édifiant : le morceau Rock and Roll de Led Zeppelin, perçu au début des années 1970 comme l'une des choses les plus violentes jamais enregistrées, n'est que faiblement compressé en comparaison de… Quelqu'un m'a dit, premier tube de Carla Bruni.

C'est toute la perversité des traitements modernes du son : la ballade un peu douceâtre de la désormais première dame de France se révèle, dans la froide objectivité des mesures scientifiques, bien plus dommageable pour l'appareil auditif que l'hymne hard rock de Led Zeppelin. Avec la compression, "on transforme la chaîne des Alpes en volcans d'Auvergne", résume assez joliment Yves Cochet, concepteur historique de systèmes haute-fidélité de pointe.

RÉAPPRENDRE À ÉCOUTER

Mais la disparition des contrastes n'est pas seulement une violence esthétique faite à la vérité musicale, c'est aussi un véritable risque sanitaire dont les scientifiques commencent à prendre la mesure. Des études récentes ont montré qu'un appareil auditif désaccoutumé aux contrastes dynamiques ne pouvait que perdre de son acuité, et ce même à bas volume. Le spectre d'une pandémie de surdité précoce est-il à redouter ?

"Je vois arriver des jeunes de 18 ou 20 ans qui développent déjà de belles surdités, résume avec fatalisme Bernard Janssen. Je suis très alarmiste et je le dis clairement : il faudra légiférer. Je ne suis pourtant pas très optimiste : dans une époque si soucieuse de liberté individuelle, chacun est évidemment libre de devenir sourd".

Réapprendre à écouter, sensibiliser à la qualité du son plutôt qu'à la quantité seront sans doute les seules solutions pour éviter une crise sanitaire majeure. A moins que, d'ici peu, ne s'inventent de nouvelles technologies plus respectueuses de la santé publique que la — compression dynamique et le Mp3. Qui demeure, de l'avis général des spécialistes, le pire standard de toute l'histoire de la musique enregistrée.

2 commentaires:

Ska a dit…

Plutôt intéressant en effet, surtout la deuxième partie...
Maintenant, il y a des gens qui écoutent certes des mp3 dans les transports en commun et qui, lorsqu'ils sont chez eux, préfèrent poser un bon vieux 33 tours, voire un cd, sur leur platine... Les deux supports peuvent être complémentaires, en fonction de l'usage qu'on a de la musique à tel ou tel moment...
Sinon, l'exemple des soirées est assez parlant aussi. Et le son désastreux qui s'échappe des iPods plutôt que d'un cd on en a tous récemment fait l'expérience... C'est pratique, certes, mais le geste n'est plus le même. L'investissement du DJ dans la constitution d'une playslit n'est plus du tout du même ressort non plus. Ça peut en effet paraître un peu triste. D'autant que le moindre des invités se sent habilité à brancher son baladeur pour faire subir ce qu'il aime aux autres...

salvmike a dit…

Je suis tout bonnement scandalisé par votre analyse pessimiste et sectaire anti MP3.

Permettez moi donc de revenir sur plusieurs points:

-Le culte du Beau Son: Pour ma part je trouve progressiste la généralisation des systèmes audio de qualité et dont le prix reste raisonnable. Cela permet au plus grand nombre, et non plus à une élite aisée, de profiter d'un son plus qu'acceptable.

-Le son nomade: La musique adoucie les meurs. Et je croie, dur comme fer, que si tout le monde avait la possibilité d'écouter au moins une heure de musique par jours, quelque soit sa couleur, son activité pendant l'écoute, ses préoccupations, sa vie et bien il y aurai peut être moins de "avance espèce de connard" dans les bouchons, ou tout simplement moins d'agressivité, de guerres et de conflits entre les hommes.

-Perte de qualité drastique due au MP3. Faux faux et harchi faux. Je suis ingénieur son et designer de salle de concert. Dire que le MP3 engendre une perde du signal est vrai. Cependant le signal perdu correspond a une part non audible dans le cadre d'un encodage haute qualité (320 kbps). Et les montagnes rocheuses ne se transforment pas en colline si l'on utilise un appareil de bonne facture. Aucune personne, à ma connaissance, ne pourrai faire la différence entre un CD et un MP3. Car a moins de posséder un amplificateur Audiomat haut de gamme, un convertisseur numérique analogique 32 bits à multiple étage et des enceintes dont la distorsion harmonique serait nulle (techniquement irréalisable) le signal arrivant aux oreilles est identique traits pour traits. Enfin le MP3 est dépassé. Le format en vogue en ce moment est le FLAC. Il permet une compression non destructive et rend caduque votre argument. Quand à la normalisation des volumes sonores (la compression dynamique ce n'est pas ce que vous décrivez. La compression dynamique consiste à retirer tous les moments de silence, comme une concaténation) elle engendre une déformation sonore perceptible certes, mais cette pratique est également connue et répandu depuis les années 60.

-L'oreille n'a pas d'habitude particulière. On peut parlé de gène occasionnée par un signal mâché résultat d'une mauvaise compression. Mais si vous vous plaignez du son produit par un mp3 j'imagine que vous n'utilisez aucun téléphone, portable ou non, vous devez également boycotter la radio, quand aux films dans les cinémas ou les DVD, je n'en parle même pas!

-Le niveau sonore. Un bridage des appareils d'écoute est nécessaire. C'est une mesure simple mais l'état ce refuse à le faire. Encore une fois , il y a un manque de volonté politique pour préserver la sante des populations. Mais cette mesure devrait aussi concerner les médiat et les responsabiliser sur leur pratiques, notamment en matière de normalisation.



Votre croisade anti mp3 est vaine et surtout basée sur des argument obsolètes depuis 2006. Le FLAC est un format de compression merveilleux permettant, quand la source audio le permet, d'obtenir un son encore meilleur que celui du CD.

Donc, au lieu de dire "n'écoutez pas du MP3", dite "n'écoutez pas du MP3, mais écouter du FLAC". De plus c'est un format de compression libre de droit. Mais ça non plus vous ne pouvez pas le comprendre. Achetez la musique des artistes que vous aimez et téléchargez le reste pour essayer, voilà ce qu'il devrait être possible de faire.



A bon entendeur.



Salut.