Soirée Dirty hier dans les beaux quartiers, avec le live tonique de Discodeine et la discomobile de Guillaume S. Une inconnue mal fagotée dansait sur la scène, photographiée par le représentant d'un magazine branché japonais.
J'avoue avoir longuement hésité, au point d'en oublier la date, et puis le concert londonien, et puis des vidéos, et puis des commentaires, des mails, la rédaction d'une mini-chronique de "Loveless" pour Volume (dossier 200 albums) m'ont convaincu au finish de claquer 40 euros pour assister au retour de My Bloody Valentine dans cette espèce de boîte de conserve qu'est le Zénith (mais pourquoi diable ici ?).
"Loveless", donc, album-matrice dont je crois connaître chaque mouvement, à défaut d'en comprendre les paroles (ce qui est pratique au niveau de la projection, soit-dit en passant). On a tout lu ou entendu sur cette musique-brouillard, mais c'est surtout l'intimité avec elle qui me passionne, la manière dont chaque écoute laisse envisager d'autres territoires, un peu comme si ces guitares en fusion qui brouillent les voix claires changeaient de forme en permanence, au gré du moment et de l'endroit. "Loveless" n'est pas le même album pour moi qu'en 1992, quand on se le refilait en douce au lycée, et c'est précisément pour ça que voir MBV pour la première fois, assister à ce moment où ils replongent dans leur magma sonore, a provoqué chez moi des sentiments mêlés, une vague d'instants et le reflux de visages en même temps que sentiment d'une intensité musicale rarement atteinte.
Il faut dire que tout était en place, les visuels tout d'abord, qui au début du concert étaient constitués de petits films expérimentaux très printaniers, un chemin forestier en rotation, des fleurs, de l'herbe, qui collaient parfaitement aux morceaux. J'ai mis quelques minutes à me connecter aux voix de Belinda (toujours aussi gracile, et cet air d'être là mais pas tout à fait, ses grands yeux fixant la pénombre pour mieux s'oublier) et Shields, toujours aussi peu disert, avec cette dégaine d'éternel adolescent mal réveillé. Je me suis dit que depuis 15 ans, ce type avait eu tellement de temps pour ruminer ce retour, tellement de propositions de rebrancher les amplis que ce devait être autre chose qu'un concert de plus, en dépit du cash-flow qui doit lui tomber sur la tête.
Le concert en lui-même, c'est-à-dire détaché de tout affect ou madeleine de Proust, fut excellent, les vagues noise s'enroulant autour d'elles-mêmes avec l'aide de boucles puissantes (qui partaient parfois trop tôt !). A quelques reprises, on atteignit même le son noisy idéal, jamais saturé, plutôt diffracté et précis, formant une pâte sonore intemporelle. "Glider"," To Here Knows When", "Feed Me With Your Kiss", s'incarnaient sous les yeux d'un public essentiellement composé de vieux fans déplumés et très émus qui, tous, attendaient le fameux break de "You Made Me Realize", vieux fantasme interrompu 3 ou 4 fois par le limitateur sonore (j'ai depuis appris que MBV a allègrement franchi la barre des 120db, là où la limite est fixée à 106) ce qui provoqua l'ire de Shields. Après quelques minutes de flou et de négos il reprit le break-brouillard avant une nouvelle et dernière coupe. Fin du concert en queue de poisson, mais trop tard, le mal était fait, nos oreilles saignaient, ce fut le moment de partir, vite vite, béat et en nage, la tête toute bourdonnante et le coeur en toupie.
Je m'étrangle de rire chaque fois que je feuillette ce petit bouquin de Luz, qui pointe les ridicules de nos chers chanteurs français, Biolay et Delerme en tête. Fan-itude, star-itude, textes indigents, poésie du quotidien, regards humides remplis de bonne conscience sociale (cf Benabar) tout de même bien frelatée, la liste des maux est longue, tant les chanteurs d'ici manquent de l'ironie et de la musicalité propres aux anglo-saxons. Si j'y repense deux secondes, je n'en ai écouté attentivement, à différentes étapes de ma vie d'auditeur glouton, qu'une petite dizaine (et je ne parle pas de la tendance "alter"-accordéon-picon bière, que j'ai toujours fuie avec beaucoup de précautions) : Jean Bart (a-t'il disparu ?), les premiers Katerine, Matthieu Boggaerts, Miossec et Dominique A (maintenant j'ai du mal), les Bashung et Murat fin 90s, Noir Désir quand j'étais en seconde, Superflu quand ils se décident à publier un album - là j'avoue que je dois me concentrer pour en trouver d'autres, heu, flûte, Camille non merci, même si elle semble plutôt sympathique, Thomas Dutronc, non je rigole, donc je dois évoquer Fréhel et ses camarades 30/40s (cf "La maman et la putain"), que j'aime beaucoup mais qui n'ont certes pas d'actu brûlante...
Ce préambule pour souligner que je n'attendais pas grand chose de la prestation de Constance Verluca, mercredi soir dans une Flèche d'or clairsemée. Fille qui possède de l'aplomb, du cran et du charme, une voix assurée capable de jolies modulations, et qui écrit et interprète des textes à la fois acides ("vive le chocolat, l'héroïne et la vodka"), doucement corrosifs ("tu es laide, je suis jolie, tu es glauque, je suis sexy") sans être dépourvus de cette espèce de mélancolie propre aux chanteurs d'ici (tendance cinéma français dit "d'appart"). Joli moment, un peu à part. L'album s'appelle "Adieu Pony", il est tout à fait conseillé.
Journées coulissantes, où le palpitant palpite, les vies glissent et co-existent. Jongler entre articles, recherches et lectures (L'art de marcher, de Rebecca Solnit), avancer sur les affaires aixoises (Seconde Nature, les 6 & 7 juin), lutter contre les nuits phosphorescentes, tenter de vivre malgré tout, aimer les nouvelles têtes sans négliger les anciennes, se reprendre, parfois, après quelque abandon. Et ce soir : choc, stupeur, émoi et moi, plongée dans une nuée filante, des traits de lumière qui déchirent la pénombre, comme mus par des sons métronomiques qui affleurent la mélodie, l'envoient valdinguer pour mieux l'étreindre. Ce soir, j'ai assisté de toutes mes forces, parfois stupéfait par cette beauté immédiate, à la performance Atom, de Monolake et Christopher Bauder (grande salle de Beaubourg, à même le plateau). 64 ballons luminescents dirigés au moyen de filins très discrets, réagissant aux pulsions sonores de Monolake (dont j'écoute en boucle l'album de 2005, Poygon Cities, et que je retrouverai à Aix en juin). 60 minutes d'apnée esthétique, d'abandon absolu, une joie comparable à celle des premiers spectateurs du cinéma, le sentiment d'assister à un pur moment de beauté, très douce malgré l'appareillage technologique déployé. Les lives audiovisuels passés et futurs vont paraître bien pâlichons après ce coup d'éclat. J'en suis sorti brisé de fatigue et totalement repu.
Je rentre du "concert" des Hurleurs du Oulu, une chorale finlandaise de choc, très drôle (festival Exit, à Créteil). Une grosse vingtaine de gaillards sapés comme des as, chaussures lustrées, qui ont vociféré pendant trois quart d'heure divers hymnes nationaux et quelques comptines du pays. J'en ai encore mal aux oreilles :
Les Silver Apples (réduits à Simeon Coxe) se sont produits début mars à Paris, au Nouveau Casino, pour un concert évènement et sold-out, réunissant le petit peuple des branchés et les vieux fans déplumés. Première partie assurée très logiquement par le duo Zombie Zombie, très chaotique au début puis qui est parvenu à installer une vraie ambiance psyché/kraut à grand renfort de claviers hors d'âge et de vociférations. Wow ! Puis arrivée de Simeon (improbable sosie de Michael Jones, le guitariste de Goldman !) et ses machines, oscillateur et synthés compacts, pour une prestation dense et brève (une petite heure) : enchaînement de vieux "tubes" revisités ("Oscillations" en version péri-ragga) et nouveaux morceaux, quasi indus-électro et étonnants, à moitié réussis, il faut bien le dire. Chant intact, toujours aussi fragile, et personnage très modeste, un peu dépassé par l'engouement (poli) du public. (Live à retrouver ici : http://tontonmahood.blogspot.com)
Entretien réalisé par mail le 06 mars, qui prolonge mon article de poptronics.
Silver Apples' music seems to be associated with a very peculiar kind of poetry : how would you describe that poetry ? When we started playing as Silver Apples we decided that, besides my own scribblings, we would like to invite poets to submit poems for use in our songs. We spread the word among our artist friends and the next thing we knew, poets were coming up to us in bars and at parties giving us poetry. There were dozens to choose from and so we went to work. There was no particular theme to it or anything, just the poetry of young people at the time.
Who is Stanley Warren ? Would you mind introducing him to us ? (how you met him, and what you liked in his work). He was one of the many young poets in New York who submitted work to us. I don't have any idea where he is now, but I was struck with how easily his poems were adaptable to a music structure- the rhythms, and also I liked the variety of subject matter.
Are there any connexions between Silver Apples and other poets or a specific litteray field ? Were you interested in the beat scene, for instance ? No- I thought the beats were kind of old fashioned.
How would you describe the Simeon machine ? A cantankerous pile of junk with a mind of it's own.
How do you manage playing with such a sophisticated instument ? The thing grew over a period of time to suit the needs of our music. If we would get an idea for a song that needed more or different sounds, we would go to the second hand shops an find more oscillators or effects circuits and solder them in. It grew as we grew.
What are the physical feelings or effects (for you and the audience !) ? One girl came up to me after a concert, crying, and said that I actually made her float... levitate. I love the rumbling vibrations of the very low sine waves.
Why did you have this will to play with such specific and electronic instruments ? I couldn't play a guitar or keyboard- in other rock bands I was just the singer. I could play the banjo, but I wanted to do something different. So I just started making things up. There was no plan or reason to it- I was just having a good time.
And were you aware at that time about your absolute "avant-garde" touch ? No. It wasn't until years later that people started describing us as "ahead of our time" and so forth and I started hearing our stuff in other people's music.
Did you try to play another instrument after the Silver Apples split ? No. I've dabbled with guitars and synths but not for performance.
How did the audience use to react during the live acts ? Usually there was a pattern and Danny and I used to laugh about it. They would spend the first 10 or 15 minutes just staring at us with open mouths. Then one person, usually a girl, would start dancing, then another, then another, and soon almost everybody was smiling, dancing, and having fun.
Were you aware during the 70, 80 and 90s of this growing acknowledgement from an electro/rock scene ? I can't help thinking about Alan Vega, who always talked about Silver Apples in this past interviews ? Did you ever meet him ? Or even play with him ? Oh yes. Suicide and Silver Apples have performed on the same bill more than once, and Alan and I even collaborated on a song which was released on a German label- a tribute to The Monks. I wrote a song called "Silver Monk Time" and Alan added his unique singing to it.
You used to be a painter before experimenting music, and you came back to that after the Silver Apples split : could you tell us about your (past and current) painting work ? (subject, aesthetic...). Like my music, my paintings and installation art are about "found" objects- discarded or unused things that can have new life if you breathe it into them. I've done a lot of paintings of broken bicycles. Somehow they symbolize our society to me. What is your look on the current musical scene ? Do you listen to electronic bands ? or are you more interested in the experimental scene ? I love to listen to, and play with, musicians or bands that are seeking new expressions. That to me is the essential ingredient.
How came the (brilliant !) idea to come back and play ? I'm a musician. It's in my blood. When the times finally came around to me and there was an opportunity to put something together, I grabbed it.
Any new album in the air ? I have a lot of new material floating around in my head in various stages of completion. There are talks with a record label to do something with it later this year.
De retour de la Cité de la Musique, pluie fine et glacée dans le cou, longer l'avenue Jean Jaurès, éviter les flaques et revenir au silence. Tenter de revivre ce moment passé avec Charlemagne Palestine (cycle "Orgue : de la lithurgie à l'électro"), deux jours après le concert de Pierre Henry. Au début, je n'y croyais franchement pas. Palestine déboule sur scène comme sur le quai d'une gare, traînant sa valise rouge vif et trinquant à l'adresse du public (verre de cognac, semble-t'il : cet homme sait boire, ce qui n'est pas donné à tout le monde). Il extraie tout un fatras composé de peluches home made et de foulards bariolés, prend tout son temps pour s'installer, demande aux nombreux tousseurs de la jouer mezzo vocce, bref plutôt débonnaire, pour un héros de la musique électro-acoustique, accueilli comme tel par la salle...
Dans une pénombre orangée, rougeoyante, Palestine entreprend de brancher (on dit plugger ?) ses quatre synthétiseurs, caresse du regard l'immense orgue placé au fond de la scène mais ne s'y attarde pas longtemps, plutôt préoccupé par ses peluches et son verre de cognac, posé précautionneusement sur le rebord du synthé face public. Des sons très drones (continus, quoi) s'élèvent puiss'entrelacent, Palestine s'essayant à jouer du verre (résultat improbable) puis il commence à chanter, d'une voix travaillée par à peu près tout, j'imagine. Puis le maître se dirige ensuite - léger titubement - vers l'orgue, s'installe, j'aperçois la caméra de Valérie (qui tourne un sujet pour Tracks), et "Schlingen Blänger" peut réellement démarrer.
J'avais oublié la puissance de développement d'un orgue, machine assez inouïe quand on y songe, aux accents intrinsèquement sacrés et qui plonge directement dans un voyage intérieur, dans une espèce d'au-delà de la musique. Voilà ce que je me suis dit au bout de 20 minutes, lorsque Palestine nous plonge au coeur de l'instrument, ménageant des pleins et des déliés, sourds puis gracieux, avec une maîtrise bien éloignée de sa bonhommie de départ. (Ah oui, au fait, j'ai omis de noter qu'il était habillé comme feu Carlos, chemise à fleurs, ou comme Hemingway, feutre mou). Donc montée en puissance, l'intensité augmente, je me plonge dans ces nappes d'orgues enrobées de vagues de claviers en mode automatique, elles aussi lancinantes. Palestine, de dos mais dont le visage s'entraperçoit grâce à un miroir disposé en face de lui, est traversé de spasmes, il est dans sa musique, s'agrippant aux leviers (on dit clés ?) de l'orgue comme il désignerait le ciel, tout en dévidant ses mélopées vocales parfois phonétiques et syncopées.
Perte de sensation du temps, la pièce dure une heure mais aurait pu/du se prolonger longtemps, infiniment. Fin abrupte, Palestine retombant sur ses pieds tel un vieux chat en lâchant brusquement l'orgue, qui continue (un orgue peut ne jamais s'arrêter !) un ton en dessous, pas vaincue la bête, puis il baisse doucement l'intensité de chacun des synthétiseurs et c'est la fin, douce et modulée, comme un dernier soupir. Rideau. Les habitués montent sur scène, boivent à la santé de leur héros euphorique, je frôle une troublante japonaise visiblement très émue, échange quelques mots avec Jos, et puis je tombe sur Thomas aka La Boîte Blanche, qui a enregistré le concert pour Radio WNE et que je retrouverai certainement demain aux Voûtes pour le festival While My Guitar Violentlty Bleeds. Mon camarade Jean-Philippe Renoult a rencontré Charlemagne Palestine pour poptronics.fr, c'est par ici.
Blog présentant les activités de Benoît Hické, programmateur de films (Muséum national d'Histoire naturelle, Gaîté Lyrique, Musée de la chasse et de la nature) et journaliste (poptronics.fr, Mouvement, Gaîté Lyrique live).